La réalité
des corps d’Artur Żmijewski ![]() Disciple
comme l’exubérante performeuse Katarzyna Kozyra ou
« l’artchitecte social» Paweł Althamer, de l’illustre
héritier de la théorie de la « forme ouverte», Grzergorz
Kowalski,
Artur Żmijewski sillonne, par le biais de ses recherches, les limites
humaines et la portée sensitive de celle-ci au sein d’une société ne
cessant de se défigurer au profit d’une image artificielle,
conformiste, normative dépourvue de toute son essence première. Les
photographies et les films faits par cet artiste traitent des
situations extrêmes. Souvent neutralisé ou opprimé, le corps sert de
métaphore de l’état interne et psychique de l’homme. De 40 Szuflad (40
tiroirs) (1995) où l’on peut voir dans un objet photographique -
composé de quarante photographies noir et blanc - une femme et un homme
nus pétrissant et déformant leurs corps mutuellement à Oko za
oko
(œil pour œil) (1997) où il est possible d’observer la confrontation
d’un corps dit/jugé «sain» avec un corps dit/jugé «handicapé», en
passant par Ogrod botaniczny/zoo (jardin botanique/zoo) (1997)
dans lequel est filmé, dans un jardin de Birmingham, un groupe
d’enfants handicapés en opposition aux images des animaux du zoo
voisin, Artur Żmijewski interroge, par la décomposition ou la
dégénérescence corporelle et mentale ainsi que par l’association de
deux images, les problèmes relationnels qu’il (peut) existe aujourd’hui
entre les hommes et les femmes d’une société obnubilée par sa propre
représentation. Ainsi,
dans son œuvre comme dans Blood Ties (1999) de Kozyra,
l’artiste
présente le handicap, les questions de la différence et de
l’indifférence, de la non-adaptation ou la non-intégration de personnes
affectées par l’infirmité et la maladie. Dans Oko za Oko (œil
pour
œil) (1997), l’artiste positionne ses protagonistes – handicapés et
bien portants – de manière à ce qu’au premier coup d’œil les membres
manquants des personnes invalides soient remplacés ou complétés par
ceux des personnes valides. Ces mutilations cachées suggèrent une
normalité apparente façonnée par le mensonge, le subterfuge. Żmijewski
s’oppose ainsi à une conception dualiste aux catégories clairement
tracées, le beau et le laid en simulant un ensemble cohérent fait en
vérité de fragmentations et autres mutilations. Dans
cette critique sociale, la mise en situation de ces personnages fait
référence aux sculptures et reliefs antiques, à ces formes classiques
et pures endommagées par le temps. Par leur mise en scène brutale, ces
œuvres provocantes amènent le spectateur à se sentir fort gêné face à
ces corps mutilés. Il prend conscience, dans le même temps, qu’il
essaie de refouler pudiquement ce dégoût. Grâce à ce «psychologisme
radical» (Żmijewski), le spectateur comprend à quel point son propre
psychisme est lui aussi un conglomérat d’éléments intacts et abîmés,
intègres et spéculatifs. Żmijewski explique cette attitude de la
manière suivante : «J’ai l’impression qu’à l’intérieur de la
morale, il faudrait considérer la malhonnêteté, la xénophobie et le
droit du plus fort comme des propriétés aussi valables de la
personnalité humaine que l’honnêteté, la bonté ou la confiance». Refusant
toute attitude moralisatrice, l’artiste se défend consciemment de toute
rhétorique éclairée primaire qui, selon lui, ne fait que minimiser le
vrai problème de l’existence humaine. Dans le même ordre d’idées et en
évoquant les criminels de guerre, responsables des génocides les plus
effroyables qui étaient, en même temps, des hommes ordinaires tout à
fait «normaux», l’artiste nous fait remarquer que «chacun de nous
contient le tout» et qu’ «il faut accepter le salaud […] à
l’intérieur de nous-mêmes. Il faut lui passer une laisse et le promener
au grand jour…». Face
aux œuvres de Żmijewski, l’idéal humaniste de l’homme éclairé – qui
pense que l’amélioration de la société passe par l’éducation et la
formation et qu’au bout du compte le bien triomphe du mal – ne semble
bien destiné qu’à rester un idéal. Or, en indiquant les déficits de la
foi dans le progrès et en adoptant une attitude qui refuse tout geste
hypocrite, l’artiste poursuit finalement la tradition du discours
humaniste et critique.---- Olivier
Vargin est doctorant à l'université de Provence. Spécialiste de l'art
contemporain en Pologne, il collabore régulièrement à plusieurs projets
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