La peinture
en question, Leon Tarasewicz ![]() Artiste-peintre
en marge de l’effervescence des courants et des groupes de l’époque, ne
souhaitant suivre le discours conventionné politico-social de ses
pairs, Leon Tarasewicz s’inscrit dans l’histoire de l’art polonais
comme l’une des dernières grandes figures de la peinture contemporaine
et le digne héritier du mouvement Coloriste. Né
en 1957 à Walily dans la région de Suwałki et de Białsytok dans le
nord-est de la Pologne, diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de
Varsovie en 1984, Leon Tarasewicz offre, en marge d’un art (polonais et
occidental) subjugué à l’époque par l’esthétique du postmodernisme et
l’utilisation de nouveaux médias (électronique, informatique…), un
nouveau regard sur la peinture, celui de sa nature. Allégée
de tout signe, symbole, figuration, voire de toute inscription dans la
durée, l’œuvre de Tarasewicz convie la peinture à l’un de ces
rendez-vous inéluctables, le renouveau : celui d’un art
autonome,
apolitique, dépouillé de toute littérature, épousant de nouvelles
formes et usages proches à la même époque des recherches plastiques du
groupe BMPT fondées sur l’effacement du détail, la réduction de l’œuvre
plastique à sa matérialité dans ce qu’elle peut avoir de plus
élémentaire (le support, la couleur, les matériaux utilisés), la
dénonciation de l’illusionnisme perpétué par la tradition picturale et
la suppression de l’emprise de la subjectivité sur l’activité
artistique. Dans
une gestuelle quasi-mécanique laissant à vue les irrégularités d’une
découpe acérée mais laborieuse, la peinture de Tarasewicz donne la
priorité aux valeurs purement picturales que sont la couleur, la
facture et la lumière. Utilisant principalement les couleurs primaires
ou les couleurs complémentaires les plus contrastées en y juxtaposant
des éléments noirs en contrepoint, Tarasewicz crée et instaure un
dialogue visuel voire un jeu envoûtant entre le fond et la forme de ses
toiles et de ses installations. L’expression impétueuse de ses couleurs
vives contrastant parfois avec violence (rouge/vert ;
vert/jaune ; jaune/violet…) évoque, dans un espace de
contradiction, la tradition du postimpressionnisme français, les
touches intenses et ordonnées de Van Gogh, ainsi que la récurrence de
la gestuelle des Buren, Toroni ou Parmentier. S’adonnant
et se maintenant au début de son oeuvre au simple cadre de la toile,
l’artiste sort progressivement des limites qui peuvent régir son art,
en menant une activité aux frontières du conceptualisme et de
l’installation. En peignant directement sur les murs des salles
d’expositions qu’il recouvre entièrement de couleurs sans épargner les
divers objets ou éléments qui s’y trouvent (appareils de chauffage,
câbles électriques…), l’œuvre de Tarasewicz se libère des conditions du
châssis pour laisser exprimer pleinement et toute simplicité la nature
de sa propre existence. Ces « tableaux» ainsi créés
deviennent, a
l’instar de Buren, le lieu d’un espace particulier autonome et
singulier : l’In Situ. Peu à peu, son oeuvre quitte le domaine
du
permanent pour celui de l’éphémère, de l’événement dans lequel elle est
créée. Ainsi
lors de la Biennale de Venise de 2001, celle des
expositions au
Plaza Real de Barcelone en 2002, ou à la Criée à Rennes en 2003, les
peintures de Tarasewicz revêtent une nouvelle forme, celle d’un
« tableau-sol », d’un
« tableau-tapis » où l’on
peut marcher, piétiner, ressentir physiquement une peinture parcourue
par de larges et profonds sillons – creusés dans un enduits acrylique
et teints de couleurs vives – recouvrant l’ensemble du sol de la pièce
d’exposition. Souhaitant pousser son expérience jusqu’à ces derniers
retranchements, Leon Tarasewicz offre à la peinture, lors d’une
exposition au Centre d’Art Moderne de Varsovie (Zamek Ujazdowski) en
2003, l’occasion de saisir l’intégralité de l’espace d’exposition (sol,
plafond, murs) et le soin d’immerger le spectateur dans un
« chantier de couleur» anarchique nous rappelant combien
aujourd’hui cet art est remis en question. Plus
qu’une simple médiation ou réflexion de la peinture, l’œuvre de Leon
Tarasewicz nous invite à la contemplation d’un paysage, d’un temps
désormais révolu, d’un monde en jachère, d’un espace de l’entre-deux,
entre attente et abandon. Voilà peut-être, la situation de la peinture
d’aujourd’hui. ---- Olivier
Vargin est doctorant à l'université de Provence. Spécialiste de l'art
contemporain en Pologne, il collabore régulièrement à plusieurs projets
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