Le Maître
de l’Unisme : Władysław Strzemiński ![]() A la fois
peintre, théoricien, et professeur, « père » de la Première
Avant-garde classique polonaise et du concept de l’Unisme, Władysław
Strzemiński s’inscrit dans l’histoire de l’art polonais comme l’un de
ses principaux initiateurs. Elève
de Kazimir Malevitch à Moscou pendant les débuts de la Révolution
russe, puis théoricien, essayiste et artiste, Władysław Strzemiński
(1893-1952) s’installe dans la ville de Łódź et prend très vite ses
repères en créant sa propre théorie : l’Unisme affirmant
l’unité
de l’œuvre d’art, et se démarquant de l’aura suprématiste de son
maître. Unité définie selon l’artiste de l’autonomie absolue du tableau
délimité par son cadre et constituant une unité optique dépourvue de
contraste mais obtenue par un jeu sur la matière, au canon de
proportions fondé sur le nombre d’or pour les compositions sculpturales
et architecturales. Strzemiński aspire au progrès social par
l’intégration de toutes les formes d’expression artistique dans la
société, par une union entre l’art et la vie qui n’est pas sans
rappeler les concepts art et vie confondus de Witold Gombrowicz
(notamment dans son essai Ferdydurke (1938)) et quelques années plus
tard (dans les années 60) de l’incontournable artiste allemand Joseph
Beuys. Pionnier
à considérer la planéité d'une toile comme la qualité définitive de la
peinture, Strzemiński détermine les caractéristiques de l’art abstrait
par une décontextualisation de la figure apposée sur la toile : «il
serait injustifié de peindre, par exemple un cheval car cela resterait
toujours une imitation de son vrai individu, et incapable de galoper».
Dans une de ses œuvres, Kompozycja Unistyczna 11 (Composition Uniste
11) (1933), la peinture d’apparence homogène est faite de
l’accumulation successive de petites alvéoles formées par l’empreinte
de quelque instrument dans la matière même de la peinture. Sa
conception formelle reste une étrange tentative, réussie dans ce cas,
de lier, en une opposition rêvée, des signes fermés sur eux-mêmes et
dont le champ de composition est parfaitement uniforme. Fondateur
du mouvement Uniste mais aussi de plusieurs groupes polonais
d’avant-garde tels que Blok (1924), Praesens (1926)
et a.r. (1929), Władysław Strzemiński définit dans son texte
de
L’Espace Uniste : «l’art comme création de l’unité de formes dont
l’organicité est parallèle à celle de la nature ; parmi les lois
fondamentales de la formation des œuvres picturales, il souligne
l’importance de la planéité découlant de la toile plane sur le
châssis». On peut ici mettre en relation les questionnements de cet
artiste polonais avec les thématiques que forgeront les artistes
américains de l’Expressionnisme Abstrait, près de dix ans plus tard.
Souvent de grand format, leurs tableaux définissent une abstraction qui
ne se préoccupe que de la frontalité de l’espace pictural, de l’absence
de hiérarchisation entre les différentes parties de la toile (All Over)
éliminant toute fiction narrative proche des principes que met en
relief Strzemiński dans sa théorie et ses écrits consacrés à l’Unisme.
Cet auto référencement – la peinture se retournant sur elle-même de
manière critique - se confond ainsi dans les deux mouvements et
orientations artistiques et esthétiques. Selon
Strzemiński, deux couleurs qui se heurtent détruisent, de par leur
contraste, l’unité du tableau car elles le divisent en autant
de
parties que l’on trouve d’opposition. Plus le contraste des couleurs
est grand, plus les conflits picturaux sont violents,
ainsi
le tableau se retrouve divisé de façon irréversible par les heurts des
couleurs entraînant une amplification de la tension dramatique de la
forme picturale. A l’instar du baroque, la forme picturale se tend vers
l’infini en un essor retenu, toujours saturé mais jamais assouvi, où le
contraste des couleurs ne se borne pas à diviser le tableau en parties
mais à les faire s’unir. Sa touche faite d’une multitude de petits
points évoque une abstraction pointilliste, une vision proche mais
antérieure de l’expressionnisme abstrait, laissant en suspens la toile
et les formes qui s’y confrontent. Dans Kompozycja Architektoniczna 13c
(Composition architectonique 13c) (1929), l’artiste dialogue dans un
jeu plastique discontinu (alternant couleurs et structures) rythmant la
composition d’un ensemble déstructuré. L’œuvre
de Strzemiński reste une conversation habile entre des formes en quête
de support et une surface qui se voudrait le détail d’un univers, qui
préfigure, dans un discours pictural de l’entre-deux, les premiers
concepts de l’expressionnisme abstrait. Elle confère à l’avant-garde
polonaise, de par ces concepts radicaux, de nouvelles perspectives
esthétiques et plastiques.---- Olivier
Vargin est doctorant à l'université de Provence. Spécialiste de l'art
contemporain en Pologne, il collabore régulièrement à plusieurs projets
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